L’intoxication alimentaire qui a rendu fous les habitants de Pont-Saint-Esprit

L'intoxication alimentaire qui a bouleversé la France des années 50!

En plein été, une épidémie déferle dans la bourgade du Gard. Douleurs atroces, crises de démence, décès… La recherche du coupable de cet étrange mal mène jusqu’au boulanger, et à son « pain maudit ».

 

Une du magazine«Pointdevue» du 6 septembre1951 sur laquelle on voit un habitant de Pont-Saint-Esprit en plein délire.

 

 Quel mal a provoqué la mort brutale, dimanche soir dernier, de cinq résidents d’une maison de retraite à Lherm (Haute-Garonne) ? Si l’enquête, confiée à une équipe de quinze gendarmes, a confirmé jeudi une « toxi-infection alimentaire », la nature des bactéries tueuses ayant contaminé le repas reste pour l’instant mystérieuse. « Rien ne permet d’objectiver un acte volontaire », a expliqué le procureur de Toulouse. Au total, 26 personnes âgées ont été empoisonnées.

Soixante-huit ans plus tôt, trois médecins, dans la petite ville de Pont-Saint-Esprit (Gard), se sont montrés tout aussi sceptiques face au mal qui s’était emparé des habitants. Leurs salles d’attente sont pleines à craquer… un 17 août ! Dans la torpeur d’un été gardois, la cité médiévale se réveille hagarde, sous le choc d’un horrible cauchemar collectif : que s’est-il passé durant la nuit ?

Submergés par les consultations, les Dr Gabbaï, Vieu et Chavac décident de se réunir, comme s’ils tenaient un conseil de guerre. Vomissements, coliques, violents maux de tête, picotements, et même hallucinations… Oui, ce sont bien les mêmes symptômes que leurs patients décrivent. Les médecins sont également intrigués par leur tension, tombée d’un coup, comme les pulsations du cœur. « Violente intoxication alimentaire », concluent-ils, en expédiant les cas les plus graves dans les hôpitaux de Nîmes ou de Montpellier.

Un premier mort trois jours plus tard

Reste à trouver le responsable de l’épidémie avant qu’elle ne fasse de nouveaux ravages. Très vite, les soupçons s’orientent sur le pain. Normal : la France d’après guerre n’est pas encore celle des Trente Glorieuses. Un genou à terre et l’estomac dans les talons. Quant au pain, il est sur toutes les tables faute de mieux. Et il n’est pas de bonne qualité, voire mauvais à Pont-Saint-Esprit, où l’on doit importer de la Vienne des céréales de seconde zone.

On apprend aussi que la plupart des victimes ont été chercher leurs miches chez Roch Briand, le boulanger de la Grand’Rue, qui a pourtant bonne réputation dans cette ville de 4300 âmes. Il admet avoir reçu et utilisé une farine peu ragoûtante, mais c’est si fréquent…

L’affaire pourrait en rester là. Mais le lundi 20 août, un premier malade meurt. Beaucoup d’intoxiqués ne dorment plus, les troubles digestifs s’aggravent… Les choses dégénèrent, constatent les médecins, désemparés. Albert Hébrard, le maire, fait fermer les boulangeries de la ville, où l’on doit désormais faire provision de biscottes.

« Je suis mort et ma tête est en cuivre »

Il fait très chaud en cette fin août, mais c’est un vent d’effroi à glacer les os qui se répand dans la vieille cité. Des cris de douleur et d’épouvante s’échappent des maisons aux volets clos, des histoires abracadabrantesques courent les ruelles pierreuses. Le dimanche, on a dû passer la camisole à un ouvrier, qui a tenté de se suicider pour échapper à ses douleurs. Le directeur d’une coopérative agricole a vu des fleurs géantes éclater en gerbes de feu. On raconte aussi qu’un gamin de 11 ans s’est jeté sur sa mère pour l’étrangler.

Les scènes d’hallucinations se multiplient. La nuit du 24 août, Pont-Saint-Esprit devient la « nef des fous » peinte par Jérôme Bosch au 15e siècle. Des couples bien tranquilles se tapent soudain dessus, des villageois décampent comme des forcenés en hurlant que le diable est à leurs trousses, que le feu consume leurs doigts, que des bêtes les dévorent… Un homme se fracasse les jambes en se jetant de sa fenêtre, une femme se décrète « libellule ». « Je suis mort, ma tête est en cuivre et j’ai des serpents dans le ventre », hurle un ouvrier avant de plonger dans le Rhône. Les animaux domestiques aussi sont pris de démence. On voit des chats faire des bonds jusqu’au plafond, des chiens attaquer des arbres. Il faut les tuer…

L’hypothèse de l’ergotisme

« La nuit de l’apocalypse », écrivent les reporters venus du monde entier, alertés par ces scènes d’hystérie collective. L’affaire du « pain maudit » fera plus de 300 victimes, dont cinq décès et des dizaines d’internements psychiatriques ! Mais elle n’a jamais été résolue. L’enquête a été close en 1954 faute de preuves, malgré une hypothèse très plausible : une épidémie d’ergotisme, maladie oubliée surgie des tréfonds du Moyen Âge et qui faisait alors des ravages partout en Europe.

Un mal si redoutable et mystérieux qu’on lui donne plusieurs noms : feu Saint-Antoine, mal des ardents, feu d’enfer, peste des extrémités, etc. Les symptômes, largement décrits à partir du 11e siècle, ont de quoi effrayer : crises de démence, convulsions, hallucinations, sensations atroces de brûler ou de geler, atrophie des muscles, gangrène des pieds ou des mains…

La thèse fumeuse de la CIA

Comme dans la région de Cambrai (Nord) en 1129, où 12 000 personnes en meurent ! La cause de ce fléau sera identifiée en 1777 : un champignon parasite, l’ergot, contamine le grain de seigle qui sert à fabriquer le pain dans les régions dépourvues de blé. L’ergotisme (son nom scientifique) disparaîtra progressivement à partir du 19e grâce à l’amélioration de l’hygiène alimentaire.

D’autres pistes et rumeurs auront été explorées pour Pont-Saint-Esprit, du Panogen (un fongicide au mercure) au blanchiment frauduleux des farines, en passant par la malédiction divine. Sans oublier les théories fumeuses mêlant tour à tour Staline, l’État français ou la CIA. Un petit complot pour pimenter un « cold case » ? Il est vrai que ça ne mange pas de pain.

 

Source: http://www.leparisien.fr/societe/en-1951-l-intoxication-alimentaire-qui-a-rendu-fou-les-habitants-de-pont-saint-esprit-07-04-2019-8048088.php

0 réponses sur "L'intoxication alimentaire qui a rendu fous les habitants de Pont-Saint-Esprit"

Laisser un message

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

© Qualitop Formation FR -   Conception par  

Configuration des menus dans le panneau d'administration

id in facilisis Praesent Nullam diam consequat. venenatis, Aenean commodo vel, amet,
X